Son œuvre

L'Hourloupe
 

" La mise en question des réalités
- de ce qu'on avait cru des réalités - est chose vivifiante."

Quand Jean Dubuffet aborde le cycle de L'Hourloupe en 1962, il a 61 ans et peint depuis vingt ans. Il vit entre Paris, Vence et le Touquet. Après son importante rétrospective au musée des Arts décoratifs à Paris (1960), il prépare celle qui se tiendra au Museum of Modern Art à New York (1962).

Temps de faire le point sur les travaux passés : " Il y a dans toutes mes peintures deux vents contraires qui soufflent, l'un me portant à outrer les marques de l'intervention et l'autre, à l'opposé, qui me porte à éliminer toute présence humaine ... et boire à la source de l'absence. " Le cycle des Matériologies s'achève...Temps de revenir, avec Paris Circus, à la célébration de l'humain, aux fêtes urbaines de la rue...Temps de revoir l'Art Brut, dont la collection est installée au 137, rue de Sèvres à Paris, après un séjour de plus de dix ans aux Etats-Unis.

C'est de cet état d'esprit que va naître en juillet 1962, L'Hourloupe, le cycle le plus long et le plus original du travail de Dubuffet qui se terminera en 1974.

"Le mot Hourloupe était le titre d'un petit livre publié récemment et dans lequel figuraient, avec un texte en jargon, des reproductions de dessins aux stylo-billes rouge et bleu. Je l'associais, par assonance, à " hurler ", " hululer ", " loup ", " Riquet à la Houppe " et le titre " Le Horla " du livre de Maupassant inspiré d'égarement mental."

"On attend d'un peintre qu'il ouvre des voies neuves aux regards que nous portons sur notre quotidien entourage. (..) Or il faut prendre conscience que ce que nous tenons pour le réel et qui nous apparaît fortement comme tel (comme seul tel) n'est rien de plus qu'une arbitraire interprétation des choses à laquelle pourrait aussi bien être substituée une autre. La distinction que nous faisons du réel et de l'imaginaire est mal fondée. L'interprétation du réel qui nous semble véridique, irréfutable, n'est qu'une invention de notre esprit, ou disons plutôt, une antique invention adoptée collectivement et dont notre esprit s'est persuadé. Rien de plus qu'une convention. Il n'est pas interdit d'imaginer pour l'interprétation du monde d'autres déchiffrements, d'autres ordonnancements, que ceux auxquels nous avions fait jusqu'à maintenant pleine confiance. Le cycle des ouvrages auquel a été donné le nom de L'Hourloupe répond à une entreprise de cette sorte." ....

Une création de notre pensée

..... "Mes travaux procédant de ce cycle mettent en oeuvre des graphismes sinueux répondant avec immédiateté à des impulsions spontanées et, pour ainsi dire, non contrôlées, de la main qui les trace. Dans ces graphismes s'amorcent des figurations incertaines, fugaces, ambiguës. Leur mouvement déclenche dans l'esprit de qui se trouve en leur présence une suractivation de la faculté de visionner dans leurs lacis toutes sortes d'objets qui se font et se défont à mesure que le regard se transporte, liant ainsi intimement le transitoire et le permanent, le réel et le fallacieux. Il en résulte (...) une prise de conscience du caractère illusoire du monde que nous croyons réel, auquel nous donnons le nom de monde réel. Ces graphismes aux références constamment ambiguës ont la vertu (...) de mettre en question le bien-fondé de ce que nous avons coutume de regarder comme réalité et qui n'est en vérité qu'une option collectivement adoptée pour interpréter le monde qui nous entoure parmi une infinité d'autres options tout autres, qui ne seraient ni plus ni moins ni plus légitimes"....

Entrer dans les images

..... "Le cycle de L'Hourloupe a commencé par des dessins et des peintures. Après quoi j'ai ressenti le besoin d'associer des reliefs à ces peintures pour leur donner plus de vie et il en est résulté des panneaux sculptés et peints dont le Cabinet logologique est un exemple. Ensuite m'est venue l'envie, toujours dans la pensée, d'accroître la présence et l'action de ces peintures, d'abandonner les panneaux plans et de recourir à des supports librement épanouis dans l'espace, sculptées sur toutes leurs faces, ce qui est différent. J'ai été saisi après par le désir de ne plus seulement faire face aux peintures tout en maintenant les pieds sur le rivage de la vie quotidienne, mais d'abandonner ce rivage, d'entrer dans les images, de les habiter. Il en est résulté des sortes d'architectures allusives et figuratives, des architectures imaginaires somme toute et qui ne sont pas de vraies architectures, mais plutôt des images constituées en un habitat. On se voit dans celles-ci entouré totalement de ses productions mentales et on peut en faire son exclusif aliment." ....


pour en savoir plus


fascicule XX fascicule XXI fascicule XXII fascicule XXIII
fascicule XXIV fascicule XXV fascicule XXVI fascicule XXVII
fascicule XXVIII fascicule XXVIII    
 
Jean Dubuffet en 1969 (photo W. Slawny)
Autoportrait II, 1966
Double page de L'Hourloupe, 1963
Allées et venues, 1965 Tasse de thé VII, 1967 Rue de l'Entourloupe, 1963 Dubuffet dans son atelier, 1967 (photo L. Joubert)Cabinet logologique, 1967-1969