Son œuvre

Dubuffet musicien
  Artiste protéiforme, Jean Dubuffet s’est toujours intéressé au monde de la musique. Dans la continuité de sa démarche picturale, il balaie les acquis culturels au profit d’une improvisation toujours plus libre.

Des premières représentations d’instruments, ou de concerts, au spectacle Coucou Bazar, les préoccupations de Jean Dubuffet en matière de musique reprennent le développement de son discours sur la subversion de la culture. Dans l’Avant-projet d’une conférence populaire sur la peinture, qu’il rédige en 1945, le recours à la métaphore musicale sert à fustiger les inutiles acquis théoriques qui génèrent "des cascades de notes, à l’audition de quoi nous n’éprouvons d’émotion d’aucune sorte". Il lui préfère les prestations d’un Emile Vacher qui "avec son petit accordéon tout simple et bonasse [nous transporte] dans un autre monde où tout est enchantement".

La pratique de l’accordéon dans les années 1930 fut pour Dubuffet particulièrement emblématique de ce rejet des instruments « nobles », tel le piano dont il savait lui-même jouer. Et c’est avec son intérêt passionné pour le jazz que commencèrent à s’ébaucher dans son œuvre des parallèles entre musique et peinture. […]

Cependant, ces tentatives de transposer dans la peinture l’humeur sauvage du jazz ne paraissent qu’amorcées. Il semble que l’on demeure en surface, dans un cadre iconographique certes audacieux mais circonscrit à l’intérieur de lui-même. Il faudra attendre le début des années 1960 pour que les parallèles théoriques prennent corps dans des expériences musicales. […]


Expériences musicales - 1961

Initiées en collaboration avec le peintre Asger Jorn, elles consistent en des séances d’enregistrement tirant parti de la souplesse de manipulation de la bande magnétique. Le recours à toutes sortes d’instruments, des plus classiques aux plus "surannés (flûtes anciennes, vielle) ou exotiques (asiatiques, africains, tziganes)", se double d’un usage à contre-emploi, sans omettre l’introduction de la voix humaine utilisée au détriment des règles élémentaires de l’harmonie et de la mélodie. […]

Dubuffet relie ces expériences aux recherches qu’il mène sur le plan pictural. A ce titre, l’artiste évoque les Matériologies, dans lesquelles il aurait tenté de "substituer aux figurations classiques un dessin interne diffus et indifférencié". De la même façon, il déclare aspirer, dans l’élaboration de sa musique, "à des foisonnements de sons où les rythmes et les mélodies qui régentent la musique habituelle [seraient] remplacés par une profusion de bruits internes et indistincts se mélangeant et se contrariant". Dubuffet énonce ici les termes d’une comparaison structurelle entre musique et peinture qui paraît beaucoup plus convaincante que ses toutes premières tentatives d’établir des corrélations entre les deux domaines.


Une musique pour Coucou Bazar

C’est pourtant plus d’une dizaine d’années plus tard qu’il atteindra véritablement, avec Coucou Bazar, vaste « tableau animé » et point culminant du cycle de L’Hourloupe, l’osmose dont il avait progressivement posé les principes. Dans ce spectacle d’une nature spécifique, composé de Praticables, découpes peintes montées sur pieds ou sur roulettes, et de costumes portés par des danseurs, le tout évoluant de façon quasi imperceptible sur une musique, Dubuffet aurait en quelque sorte condensé peinture, sculpture, son et mouvement. Les correspondances qu’il établit entre ces différents termes s’appuient sur la notion, fondamentale dans son œuvre, de continuum du monde, notion selon laquelle la distinction que nous faisons entre objets et fond serait purement arbitraire et résulterait du seul conditionnement de notre regard. Aussi Dubuffet préconise-t-il pour son spectacle une animation musicale à "caractère de foisonnement dépourvu d’aucun axe ni centre […], exempte […] de toute organisation suggérant des notions de commencement, de développement logique et de fin", et donnant l’impression "d’une tranche arbitrairement prélevée dans un tissu ininterrompu."

Dubuffet énonce les principes d’une musique qui va enfin trouver sa juste place dans le chaos originel auquel renvoie ce gigantesque « tableau animé ».

"Une musique […] où la parole est retirée au chanteur exprimant ses humeurs affectives ou passionnelles, et restituée aux rumeurs cosmiques livrant leur bruit sauvage. Le chanteur se tait à présent. Il prend position d’écouter."

Sophie DUPLAIX, “Coucou Bazar et les expériences musicales” (extraits) in Connaissance des Arts, hors série n°168 Dubuffet, 2001


Les enregistrements et disques

La Fondation Dubuffet conserve toutes les bandes magnétiques enregistrées au domicile de l’artiste entre décembre 1960 et avril 1961, par Jean Dubuffet seul ou en compagnie d’amis, Asger Jorn tout particulièrement. Certaines de ces bandes ont donné lieu dès 1961 à des éditions de disques réunis en deux coffrets à tirage limité. L’un des coffrets inclue des enregistrements faits par Dubuffet seul, gravés sur six disques. Le second coffret inclue des enregistrements faits par Dubuffet et Jorn, gravés sur quatre disques.

En 1973, en vue de constituer une musique pour le spectacle Coucou Bazar, Dubuffet reprendra quelque temps ses expériences musicales en studio. Mais ce ne sera qu’en 1978, pour les représentations de son spectacle à Turin, que les enregistrements de l’artiste seront finalement utilisés.

Tous les enregistrements conservés à la Fondation Dubuffet ont fait l’objet de transfert numérique et certains ont été réédités.


Pour en savoir plus

La musique chauve de Jean Dubuffet   Esperienze musicali di Jean Dubuffet   Jean Dubuffet - Expériences musicales
         
La musique chauve   Expériences musicales II   Musique Coucou Bazar


 
Jean Dubuffet, Paris 1961


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